Il y a quelques jours, je suis tombé sur cet article qui traite des échecs à l’école. Le sujet n’est pas récent. Depuis que je pratique les échecs (plus de 30 ans), j’ai entendu parler des échecs à l’école. En tant qu’animateur, je suis intervenu plusieurs fois en milieu scolaire et périscolaire (écoles et collège). Je ne le fais plus pour des raisons légales. Il y a en effet des soucis au niveau de statuts qui ne sont pas à ce jour résolus mais ce n’est pas de cela que je souhaite parler dans cet article.
Bientôt aura lieu à Beauvais la seconde édition du championnat scolaire départemental. La première édition avait été un très beau succès et c’est Bachir (joueur du club, arbitre et membre du comité de l’Oise) qui en est à l’origine. Cela sera le 17 janvier prochain et il devrait y avoir encore bien plus de participants.
Si je n’interviens plus dans le milieu scolaire, j’interviens encore régulièrement en milieu pénitentiaire. Loin de moi l’idée de faire un parallèle (quoique :)). Récemment, un détenu m’a interpellé lors d’une séance :
« Mais pourquoi on apprend pas ça à l’école ? »
Je lui ai répondu rapidement dans un premier temps : « En France… Ca n’arrivera jamais ! ». Ce n’est pas vraiment exact et un peu provocateur. Néanmoins, bien que je l’espérerais, je suis plutôt pessimiste sur un véritable développement des échecs en milieu scolaire. Tout n’est pas blanc ni noir comme sur un échiquier et je souhaite vous exposer mon point de vue agrémenté d’arguments. Bien sûr, je ne prétends nullement avoir raison entièrement ni avoir tous les éléments mais j’ai expérimenté sur le terrain et me suis intéressé depuis longtemps au sujet. C’est aussi quelque part un sujet qui me dépasse car le cadre est très large et pose des questions sur l’apprentissage, l’éducation, les rôles de l’école, etc. Avec, en plus, l’IA qui pose des questions supplémentaires.
Le sujet des échecs à l’école n’est pas récent
Jacques, notre président (bien aimé lui ! :)) m’a donné des exemplaires d’une revue à laquelle il était abonné. En tant que professeur des écoles, il a aussi utilisé les échecs en classe. Le docteur Lazlo Orban (de RFA à l’époque !) évoque notamment les qualités développées par les échecs dans un long article publié dans la revue. Il y écrit à un moment :
« … alors tout le monde devrait comprendre que les échecs doivent occuper à l’avenir un rôle important dans l’éducation publique. ».
La revue « Mat ! » n’existe plus et je garde précieusement ces dons de Jacques. L’article en question avait été publié dans le numéro 10 de… Décembre 1975 !

Le sujet des échecs à l’école est donc depuis longtemps évoqué. En France il y a eu beaucoup d’expérimentations, des études aussi, des choses réalisées à des niveaux locaux. Par exemple, lors d’un tournoi l’année dernière à Lisieux, nous avons appris qu’ils y mettaient en place un sport-études échecs. En Corse, le paquet avait été aussi mis sur les échecs pendant le temps scolaire, les échecs comme épreuve au bac, le kit class’ échecs qui marche fort depuis son lancement, etc. Il y a quelques années, nous avons eu un ministre de l’éducation qui avait dans une mission passée développé les échecs en milieu scolaire à un niveau régional et on pensait qu’avec lui ça passerait un cap au niveau national. Ca ne s’est pas fait…
Il y a donc beaucoup beaucoup de choses qui ont été faites et se font car beaucoup de personnes ont vu et voient l’intérêt d’enseigner les échecs à l’école. Les retours d’expériences sont très souvent positifs. A mon niveau perso, lors de mes expériences sur le terrain, j’ai vu les enseignants, professeurs des écoles, professeur de maths, éducateurs enchantés et qui devenaient vite des ambassadeurs pour promouvoir la pratique des échecs. Les élèves étaient à 98% super intéressés. D’ailleurs, c’est surtout avec les élèves dits en difficulté qu’on voit des choses impressionnantes. Dans cette étude, suite à class’ échecs, cela semble bien confirmé par les enseignants qui à 96,5% considèrent que les échecs présentent un intérêt pour les élèves en difficulté et à 92% constatent un effet positif pour les élèves présentant des difficultés comportementales (plus grande implication, meilleure concentration, le rapport aux autres et à la règle progresse). C’est quelque chose que j’ai vu sur le terrain plusieurs fois et c’est assez surprenant et rapide d’ailleurs. Quelques pistes explicatives :
- Le côté ludique : les élèves dits en difficulté (comme les autres bien sûr) abordent l’activité comme un jeu, puisque c’en est un et n’ont pas « de pression ». Si l’activité était présentée comme une épreuve par exemple, on n’aurait pas les mêmes constatations. Le côté émotionnel est très important quand on apprend quelque chose.
- Pas de barrière ni de bagages à l’entrée : tous les élèves qui découvrent et sont initiés aux échecs partent à peu près avec les mêmes connaissances. Dans une matière comme l’histoire par exemple : ce n’est pas le cas. Les élèves dits en difficulté savent et constatent qu’ils démarrent à égalité avec les autres.
- « C’est bien » : il suffit de prononcer quelques mots de félicitations au départ à des élèves dits en difficulté pour voir leurs yeux briller intensément lorsqu’ils sont intervenus pour une question ou une réponse pertinente. La confiance en soi est maxi boostée ! Ils voient qu’ils peuvent « être bons » dans une matière « intellectuelle ». Le regard des autres peut changer, leur estime d’eux-mêmes aussi et forcément ça peut changer radicalement le comportement et très vite !
- Les erreurs : lorsqu’un élève commet « une erreur », c’est souvent très intéressant et si l’intervenant ou professeur se sert de l’erreur pour expliquer davantage un point, il n’y a pas de « pénalité » pour l’élève. Exemple : « Cette réponse n’est pas la meilleure mais elle montre quelque chose de très intéressant. » Alors l’élève ne perd pas confiance et continue à participer. Les erreurs n’apparaissent pas comme des choses totalement négatives et on peut même « remercier » l’élève d’avoir commis/exprimé l’erreur qui est devenue une occasion de compréhension/progression pour l’ensemble.
A parte : aux échecs, le principal travail de joueuses et de joueurs de compétition est « d’analyser » ses propres parties, de trouver les erreurs commises, de comprendre pourquoi on les a commises, découvrir ce que l’on ne maîtrise pas. Ce travail est généralement fait avec quelqu’un d’autre (souvent d’un niveau plus élevé). Les moteurs d’analyses aident mais ne remplacent pas (pour l’instant :)) l’humain. Nous sommes beaucoup à stagner à un niveau amateur je crois car nous ne faisons pas suffisamment ce travail d’analyse qui demande entre autre choses qu’on y consacre pas mal de temps et le plus difficile : de se mettre/remettre véritablement en question. Ce n’est pas un hasard si l’humilité est présente chez beaucoup de joueurs/ses de haut niveau.
Mais alors pourquoi ça ne se généralise pas ? Pourquoi les échecs restent dans le domaine de l’expérimentation, du ponctuel, du local. Pourquoi pas une vraie politique sérieuse et ambitieuse des échecs à l’école ?
Parce que…
Avertissement : là je vais développer un avis orienté politiquement et quasi complotiste 🙂
Est-ce l’un des buts de l’école aujourd’hui de former des citoyens, des regards observateurs et analytiques, des esprits alertes, critiques, créatifs et combatifs ? Car les échecs contiennent aussi une part de « combat ». Probablement bien bien moins que par le passé. Les besoins de la société ont évolué. A l’école, il y a aussi malheureusement ce qu’on appelle « la constante macabre » .
Aujourd’hui, presque tout le monde a le bac. Si à un niveau individuel, c’est bien de l’obtenir. A un niveau macro, quand tout le monde a le bac : il ne vaut plus rien. Dans les générations passées, la société avait besoin de personnes qualifiées. Mon papa avait un cap ajusteur, il était devenu cadre commercial. On employait même avec peu voire pas de diplômes. On pouvait évoluer et gravir pas mal d’échelons au sein d’une entreprise en partant du plus bas. Tout cela est aujourd’hui du domaine de l’exceptionnel. Ma nièce est ingénieur, hautement qualifiée, parle plusieurs langues. Elle travaille en boulangerie comme serveuse… Le travail lui plaît d’ailleurs mais elle est loin d’occuper un poste correspondant à ses études.
Les échecs ne seront pas enseignés de manière sérieuse en France (ils le sont en Corse) car tout simplement : la société n’a pas besoin de cela. Dans le futur, si la société a besoin d’esprits alertes, critiques, créatifs et combatifs alors oui : on utilisera de suite les échecs.
Les échecs sont aussi un jeu. Les animaux apprennent même des choses aussi capitales que la survie via le jeu. Un enfant apprendra très très vite quelque chose si c’est ludique. Est-ce qu’on s’amuse à l’école ? Peu je crois.
Les échecs sont aussi un art. Est-ce que la société a besoin de personnes sensibles à la beauté et à la recherche de vérité, de sens. Est-ce que la société a besoin d’artistes éclairés ?
Très vaste sujet donc que les échecs à l’école que je ne fais qu’effleurer… plus un sujet de société à mon avis. J’y ai cru pendant longtemps aux échecs à l’école parce que sur le terrain : ça marche tellement ! Je n’y crois plus vraiment, vous l’aurez compris, pas dans un avenir proche du moins. Ca fait plus de 30 que j’en entends parler… Et on en parlait déjà avant. Alors il y aura des choses qui se feront, c’est certain. Ca fera de beaux articles ici et là, de beaux reportages tv, pas plus…
Le programme class’ échecs est un pas dont on peut se réjouir dans l’ensemble. Selon moi, il montre aussi paradoxalement que les échecs ne sont pas pris au sérieux. En effet, ce sont les enseignants qui choisissent d’enseigner ou pas les échecs en classe. C’est une démarche personnelle qu’on peut louer. Parenthèses : est-ce que si vous exercez une mission supplémentaire dans votre travail et vous formez pour la mener à bien, vous allez faire ça sans aucune contrepartie ? Ben… Je crois que c’est ce que font les enseignants qui ont décidé de suivre ce programme. C’est chouette dans un sens mais ça montre qu’au dessus on ne considère pas les échecs comme quelque chose d’important dans un parcours scolaire. D’autre part, est-ce juste qu’à des endroits une discipline soit enseignée et pas à d’autres ? C’est naïf bien sûr de penser que partout l’enseignement est le même. Je repense à l’un de mes camarades de classe qui hésitait pour son futur lycée en prépa’ entre Henri IV et Louis Le Grand. Il était en première et préparait le concours général de physique. Peu d’enseignants ont entendu parler du concours général : c’est pourtant bien connu dans ces lycées prestigieux… Je dérive là sur un autre autre sujet… Et puis, il travaille aujourd’hui aux Etats-Unis…
« Egalité des chances »… Hum hum
Il y a quelques années, j’avais pu discuter avec une personnalité politique de haut niveau à un tournoi d’échecs. Elle y était là comme maman accompagnant son fils, une personne avec un nom à particule qui venait se mêler au bas peuple :). Une rencontre très sympathique d’ailleurs car elle ne m’avait pas pris de haut du tout pensant que j’étais un très fort joueur (elle avait un tout petit peu bu aussi :)). Les échecs sont une discipline qui n’a pas la côte dans les hautes sphères pour plusieurs raisons : le côté combat (« c’est dégradant »), le fait que n’importe qui peut y réussir notamment par le travail, qu’il n’y ait pas de barrière importante à l’entrée. Son fils était passionné par les échecs alors elle accompagnait cette passion (tournois, cours avec un GM) mais elle aurait préféré qu’il joue davantage au polo par exemple. A un moment, l’échange s’est écourté car elle me parlait de stations de ski et voyait bien que j’étais paumé.
Tout ne se joue pas à l’école 😉
Une promenade un week-end aux étangs de Commelles dans la forêt de Chantilly, peut vous en convaincre. Vous croiserez alors peut-être une famille avec l’un des enfants demandant l’espèce d’arbre qu’il vient d’apercevoir. La réponse pourrait lui être donnée en anglais. Quand on habite la ZUP Argentine, mine que rien, ça change d’ambiance 🙂
Une jolie citation échiquéenne pour conclure :
| Siegbert Tarrasch | Les échecs, comme l’amour et la musique, ont le pouvoir de rendre les hommes heureux. |






Je tiens à te féliciter pour ce contenu. Les echecs sont un outil éducationnel. Roberto.